Louis Aragon « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? »

Mardi 28 septembre 2021, par Mots Passants

Ce célèbre vers « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » est tiré d’un long poème de Louis Aragon (poète français, 1897-1982) titré « Bierstube Magie allemande », paru en 1956 dans son livre « Le Roman inachevé ».
Le projet de ce livre est original : il s’agit de l’autobiographie du poète… en vers !
« Bierstube Magie Allemande » évoque l’époque où Louis Aragon était médecin militaire. « Bierstube » signifie « Bar à bière » mais l’auteur nous fait découvrir la vraie nature de cet établissement.
L’auteur-compositeur-interprète Léo Ferré a amputé ce poème de ses 4 premières strophes et adapté les 7 strophes restantes pour en tirer une chanson baptisée
« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » qui a grandement contribué à la notoriété de ce texte.
Cette chanson a été reprise par de nombreux autres interprètes. L’une des versions les plus estimées est l’interprétation par Bernard Lavilliers. Léo Ferré notamment la jugeait supérieure à sa version originale.

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Louis Aragon


BIERSTUBE MAGIE ALLEMANDE

Bierstube Magie allemande
Et douces comme un lait d’amandes
Mina Linda lèvres gourmandes
Qui tant souhaitent d’être crues
Dont les voix encore enfantines
À fredonner tout bas s’obstinent
L’air « Ach du lieber Augustin »
Qu’un passant siffle dans la rue

Sofienstrasse Ma mémoire
Retrouve la chambre et l’armoire
L’eau qui chante dans la bouilloire
Les phrases des coussins brodés
L’abat-jour de fausse opaline
Le Toteninsel de Boecklin
Et le peignoir de mousseline
Qui s’ouvre en donnant des idées

Au plaisir prise et toujours prête
O Gaense-Liesel des défaites
Tout à coup tu tournais la tête
Et tu m’offrais comme cela
La tentation de ta nuque
Demoiselle de Sarrebrück
Qui descendais faire le truc
Pour un morceau de chocolat

Et moi pour la juger que suis-je
Pauvres bonheurs pauvres vertiges
Il s’est tant perdu de prodiges
Que je ne m’y reconnais plus
Rencontres Partances hâtives
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus

Tout est affaire de décors
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays

Coeur léger cœur changeant cœur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n’avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m’endormais comme le bruit

C’était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d’épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern
Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un cœur d’hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m’allonger près d’elle
Dans les hoquets du pianola

Elle était brune et pourtant blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Et travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n’en est jamais revenu

Il est d’autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t’en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton cœur
Un dragon plongea son couteau

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke

Louis Aragon

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1 Message

  • Louis Aragon « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » 29 septembre 2021 18:42, par Joël Carayon

    Certains diront : « Pourquoi ressortir un poème qui sent la poussière et la naphtaline ? »
    Je n’aime ni l’une ni l’autre.
    Mais, quand on regarde autour de soi, plus loin que le bout de son nez, on y voit beaucoup de ces « choses » (soyons politiquement corrects) qui provoquent la question formulée par l’auteur.
    Bien sûr la situation historique n’est pas semblable trait pour trait à ce que nous vivons, et je vous laisse la liberté de construire vos propres associations.

    Poème mélancolique, il me touche essentiellement par le sentiment d’extériorité qui s’en dégage.
    Nous sommes en 1919, dans la Sarre occupée par l’armée française. Plus précisément, il s’agit d’un bordel et les jeunes femmes nommées sont des prostituées.
    Aragon, en tant que médecin militaire, a pour mission — entre autres — de choisir les prostituées et de les examiner pour qu’elles ne contaminent pas les soldats français.
    Ce sont toutes des volontaires.
    Voilà pour le contexte.

    Si vous avez besoin d’explications plus nourries, un lien :
    https://louisaragon.org/aragon/rech...
    Bonne lecture.

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